7h42 : banderole posée : une toile cirée jaune soleil sur une grille de chantier grise, un matin froid. Pas trop près de l'entrée, nous a-t-on demandé, on pourrait penser que nous sommes encore en grève.
9h : Rappel du plan d'action. Vérification du matériel : poèmes, tracts, masques. L'excitation monte.
9h05 : le premier binôme, fébrile, revêt son masque de fête. La caméra rend l'âme.
9h10 : Répartition des affiches et des tracts. Petits sursauts de fierté des collégiens devant la pile des 200 affiches colorées, du fait-maison.
9h12 : Retour du binôme 1. Les premiers kidnappings poétiques se sont bien passés. "Par contre, ils ont rien compris!" Le binôme 2 prend la relève. La caméra relève la tête.
Chaque retour d'équipe s'accompagne de soupirs soulagés et de récits de faits d'armes.
9h20 : encore dans les temps. On passe à la prise d'otage de classes : celles-ci subiront une lecture rimée. Pour se donner du courage, on marmonne dans la barbe qu'on n'a pas encore : "Bonjour. Ceci est une prise d'otage. Personne ne bouge sous peine de poursuites poétiques. Bonjour. Ceci est une prise d'otage. Personne ne bouge sous peine de poursuites poétiques. Bonjour. Ceci est une prise d'ot...."
Le masque en serre-tête et les joues en feu : "Ils m'ont reconnu direct. Ils ont trop rigolé. Mais après ils étaient attentifs. On a fait comme on a dit."
9h40 : retour sur ces deux semaines d'engagement poétique clandestin. "Sur quelles compétences pensez-vous avoir travaillé?" "Euh, l'orthographe?"...
9h47 : tous aux fenêtres du premier étage. On ferme les rideaux. On remet le masque. On déroule la banderole. Les mégaphones sont prêts. On envoie la sirène.
Les quelques centaines de collégiens viennent se masser à nos pieds. Les mains qui vont lire tremblent de toutes leurs forces. Angoisse.
La banderole tombe. Les mégaphones cafouillent. Les avions papiers imprimés partent trop tôt. La foule ne comprend pas ce qui se passe et s'anime. Des projectiles nous atteignent. Quelques élèves frappent à la porte qu'on se dépêche de verrouiller. On résiste et balance en choeur l'ultime salve de Prévert : "Etranges étrangers Vous êtes de la ville Vous êtes de sa vie Même si mal en vivez Même si vous en mourez."
On replie.
Le calme est revenu.
11h : tracts glissés sous les portes et affichage sauvage. Les murs décrépis, les grilles et les symboles d'autorité prennent des couleurs. Des mots à nous, cette fois, plein les couloirs et les fenêtres.
14h : il pleut sur nos affiches comme il pleut sur le collège, redevenu zone. "Voilà la poésie ce matin et pour la prose... Adieu adieu Apollinaire."
Rue des Orteaux, samedi 31 mars, 3h20
Il baisse la vitre :
"La Chapelle, Mademoiselle? Tout ce qu'il vous plaira."
Le chauffeur de taxi porte un costume. Un vieux joueur de banjo d'Alabama récemment arrivé in town, comme je l'imagine. Une voix grave et enrobante. Une sourire enjôleur sous un oeil paternel. Un léger accent africain dans un français si parfait qu'il en est désuet. Pas de fond musical insupportable, car le gentleman aime à converser.
Il m'offre une scène de film, et je suis de bonne composition ce soir, je brode avec lui.
"Demoiselle, il est un peu tôt pour rentrer, n'est-ce pas?
- Oui, c'est vrai. Je suis un peu lasse. (Regard dans le vague, je travaille mes expressions dans le rétroviseur)
- Que s'est-il passé? Racontez-moi tout.
- Il m'a quittée. (détachée)
- Pour une autre?
- Pour plusieurs autres. (petit rire désabusé)
- Quel goujat. Laisser un charmant minois comme ça. Qu'avez-vous fait?
- Je ne sais pas... (nostalgique)
- Jalouse peut-être? Trop exigeante? Collante?
- Est-ce que toutes vos clientes vous racontent leurs peines de coeur? (guillerette)
- Non, mais j'aime ça... Il reviendra.
- Je ne crois pas. Il doit vivre sa vie, et moi la mienne. (emphatique)
- Il reviendra.
- Nos routes se séparent, c'est tout. (philosophe)
Le sourcil remue, la fossette se creuse, il a une idée.
- Attendez, je ralentis. Que pensez-vous de celui-là?
- Non, trop apprêté.
- Et là-bas, à droite, près de l'abribus? Je trouve qu'il a la classe.
- J'hésite.
- Bon, je vois que ce ne sera pas pour ce soir. Je ne vous embête plus."
Un touriste se penche sur un clochard pour le photographier pendant qu'il dort.
"Ce n'est pas très bien ce qu'est en train de faire ce monsieur. Je lui mettrais bien mon poing sur la figure", dit-il avec la plus grande bonhommie.
"Vous êtes à bon port." La vitre s'abaisse à nouveau. "Ce fut un grand plaisir de vous conduire."
Ainsi s'en fut l'homme qui conduisait les éconduites.
Alors que les beaux jours incitent à la consommation d'une bière fraîche en bas de chez soi, la préfecture de police a solennellement ordonné la fermeture du Xango. Un des rares bars alentours avec un semblant de mixité sociale, où l'on ne trouvait pas encore de parisiens déguisés. Boire une pinte en pantoufles sous l'oiseau esseulé qui essaimait son millet pour se faire remarquer. Quatre tables à tout casser, du mobilier recyclé mais pas poseur. Des portes de saloon qui claquaient en fond. De la musique éclectique, des boeufs souvent. L'abus de "rhum anti-sarko" serait-il motif de clôture? Amertume et mauvais oeil.
Haïku : 3 vers, 17 syllabes, 5/7/5 ou 4/8/5, effacement de l'égo, primauté de la sensation
Néon clignotant
Ketchup et moutarde en accord
Au décor rock
Des stores mi-clos
Des jonquilles sous luminaires
Et des bulles dans la bière.
Jazz en fond fond
Dans un reflet de vitre ronde
Le compte est bon, bon.
Dans la tête : deux lieux, deux objets et un goût
Dans le chapeau : les couleurs du catalogue peinture de castorama
Faites correspondre le chapeau et la tête. Placez le tout dans un petit texte de votre composition.
Moi, la philosophe et la synesthète
"C'est du sang-sationnel", dit le jeune homme à la coupe de cheveux complètement dingo-dingue, vert fougère de jalousie devant les propos incrédibles de son alter-ego ouf-ouf fille : "Tu crois qu'on peut lui demander un burger coupé en quatre, comme ça on fait tourner? Moi, j'adore le French Kiss, mais seulement quand le steak est bleu aqua. Ca me rappelle la prison, quand j'allais voir Jordan, après son vol de scooter devant le Little Italy. Il était toujours rouge tomette, en me racontant ses histoires de mitard, genre hammam. Il paraît qu'un type le menaçait régulièrement avec un vase marron-taupe pour qu'il lui joue de la guimbarde en portant un sari rose." "Non!". "Si!".