Au café du coin de la rue.
Celui marron jauni, avec des plantes vertes, Fip, du foot en fond et un flipper.
On y crachait sur les réglages de TNT, la dernière fois. Aujoud'hui c'est réglé. C'est l'heure du téléfilm de l'après-midi.
Une femme boit un demi, fébrile. Un visage émacié, encadré de bandeaux bruns d'une autre époque. Ses ongles rongés au bout de mains osseuses et blanc-grises résistent un moment à l'appel des
cacahuètes, avant d'y renoncer complètement. Un regard par la vitre, elle décroise les jambes, un regard vers la porte, elle recroise. Vitre, porte, vitre, porte, vitre.
Il entre.
Son visage s'éclaire. Ses épaules se redressent. Elle passe la main dans ses cheveux. Sous la table, ça croise et décroise toujours.
Il prend son temps, souriant. Il ôte son chapeau, lui sourit, ôte son écharpe dans un geste ample, plie soigneusement son pardessus, savourant de se laisser contempler.
Assis l'un en face de l'autre à contre-jour, ils se fixent et se sourient. Il a pris ses mains dans les siennes. Ils ne se sont toujours pas parlés.
"- Tu es belle.
- Tu trouves?
- Oui."
Un long et religieux silence. Le foot s'est arrêté, le comptoir s'est vidé et je ne sais pas encore que la patron observe comme moi, derrière les plantes vertes.
Elle s'est mise à jouer pour lui. Ses mains ont quitté leur abri et s'agitent, elles brassent l'air devant ses lèvres qui s'interrompent pour repartir de plus belle :
"il y en a qui ont leur propre regard sur moi, mais il y en a qui me demandent que je leur renvoie leur regard. Il faut que je change de métier. Un truc qui me mette pas en danger... J'ai plein
de sujets de films qui me viennent : je pourrais tourner quelque chose sur Madagascar, ou sur un écrivain, ou sur la vision, l'ophtalmologie ou la psychanalyse même... Tu sais je pensais au
symbole de la voiture dans le film qu'on a vu ensemble. La voiture est toujours vecteur d'accident, de mort, j'ai remarqué... Aujourd'hui, un artiste a mauvaise conscience s'il ne reflète pas le
monde dans lequel il vit, si c'est un artiste de gauche. Montrer sa maison d'enfance, c'est très difficile... J'ai beaucoup apprécié le rapport à la citation, mais il s'est fait avoir dans le
démonstratif, il n'est plus dans la matière du cinéma."
Il ne la coupe pas, ne cille pas. Il attend qu'elle reprenne son souffle et sa pose. Son regard bienveillant l'encourage à poursuivre.
"Vous venez tous de la littérature, que ce soit Godart, Rivette, Rohmer, toi. Le cinéma, ce n'est pas de la photo animée." Il ne dément pas.
"Je m'entends bien avec Philippe. Mais ce qui a un peu disparu, c'est le sexe. C'est normal, parce qu'on a besoin d'une grande liberté sexuelle et au début, c'est facile. Maintenant, faut
retrouver un certain agencement pour être à la fois proche et loin. Et quand tu as des soucis de représentation de toi-même, c'est difficile. La liberté que j'ai acquise au cours de toutes ces
années, et tu fais partie des hommes qui m'ont donné confiance, cette liberté s'est retournée contre moi. J'ai l'impression que je ne peux pas avoir les deux. Si je suis trop libérée
sexuellement, on va me rejeter. Catherine Millet, par exemple, a un pouvoir social, elle peut tout se permettre. Quand tu es fragile économiquement et socialement, tu ne peux pas grand chose."
Elle a oublié de poser. Elle tremble. Face à lui, elle sait qu'elle ne peut pas mentir. Peu importe le contenu de ses paroles, il la comprend, il la voit telle qu'elle refuse de se voir. Elle
n'aime pas parler d'elle, mais chaque fois c'est la même chose. Elle se sent fondre sous son regard attentif, lui qui prête attention à si peu de chose hormis lui-même, combien de fois le lui
a-t-elle reproché. Son discours est décousu, pourtant elle savait ce qu'elle voulait lui dire. Mais ça ne vient plus. Elle se sent à la fois vivante, unique, et misérable quand il la regarde
ainsi. Elle avait envie de se montrer sereine et enjouée. La voilà une toute petite chose fragile et dépendante de son jugement. Pourtant, ça ne va pas si mal ces temps-ci. Avec Philippe non plus
d'ailleurs. Quel besoin d'aller lui raconter tout ça? Pour qu'il la réconforte, c'est ça? Non, elle n'en veut plus de ce rapport-là. Lui non plus, ils en ont parlé tellement de fois. Mais c'est
comme les cacahuètes qu'elle vient de terminer, quand on commence...
"J'ai des difficultés relationnelles et je sais d'où ça vient. Ca vient de mon rapport à ma mère. Chaque fois que je dois tisser des liens objectifs, je suis en rejet. Je me sens en danger, c'est
une angoisse de mouvement. Et quand je suis dans ces situations d'angoisse, je ne trouve plus d'objet auquel me raccrocher. J'ai un problème de rapport à l'objet." Les phrases qu'elle s'était
répétées, qu'elle lui avait dites, seule dans sa voiture ou en rêvassant sur le boulevard Barbès lorsqu'elle rentrait du cinéma l'autre soir, tournent à vide. "Avec mes compétences et mon
intelligence, j'aurais pu aller beaucoup plus loin. Mais je vois bien que j'ai un problème. Mon angoisse bloque mon intellect."
"Pour travailler sur ça, j'ai besoin d'être rassurée."
Ca y est. Elle est à sa merci, il le sait et elle le lui dit. Elle enragera dans une heure, mais là maintenant, elle se sent soulagée. Sa parole est tarie.
Au bout d'un long moment :
"Ca va être bien ce film, hein?" Elle le réitère quatre fois. Ses genoux tricotent. Il a repris ses mains.
"- Tu as confiance en moi?
- Oui.
- Je me sens mieux maintenant. Ca va être bien.
- Oui.
- Mine de rien, j'ai fait un, deux, trois, quatre, cinq films. Oui ça va être bien, tu es content? Tu es vachement content de faire ça avec moi, hein? Ca va être bien... Tu crois que ça peut être
un beau film?"